| |
D'abord, quelques mots d'intro pour les nuls en vin (et en Formule 1).
Jarno Trulli est Italien, originaire de la région des Abruzzes, et, après avoir fait une carrière extraordinaire en karting - entre autres - il est devenu pilote de F1 (Toyota).
Au tournant des années 2000, Jarno s'est fait (aussi) vigneron et son domaine s'appelle PODERE CASTORANI. Aujourd'hui, cette entreprise viticole qui progresse comme… un bolide, produit déjà plus de 800,000 cols provenant de plusieurs régions d'Italie tels les Abruzzes, la Vénétie, la Sicile, le Val d'Aoste, les Pouilles et le Piedmont; et le million de bouteilles est dans la mire pour 2010.
 |
 |
Pour un chapelet de raisons que je n'ai pas envie de vous énumérer, le Québec est devenu le premier acheteur des vins de Jarno, et chaque année, à l'occasion de son passage à Montréal pour le Grand Prix du Canada, Jarno salue - et de bien des façons - ses amis Québécois : entrevues radio et télé, certes, mais aussi de généreuses présences à des dîners au cours desquels sont mises à l'encan des pièces d'équipements lui ayant appartenues, tout cela au profit d'organismes humanitaires d'ici. Jarno rencontre aussi chaque fois, bien évidemment, les chroniqueurs spécialisés. Cette conférence de presse qui est chaque fois suivie d'une dégustation et d'un lunch, se déroule chaque année au très bon restaurant de Moreno di Marchi, Le Latini. Cette année, cette rencontre a eu lieu le mardi 3 juin. Il va sans dire que Jarno Trulli est escorté chaque fois de son ami, gérant, et alter ego Lucio Cavuto (qui est aussi partenaire dans l'entreprise vitivinicole). Cette année, « coup de pot », Lucio Cavuto était mon voisin de table et nous avons longuement jasé…
RC : Et puis, ce retour de Berlusconi aux commandes de l'Italie, lors des dernières élections?
LC : Ce monsieur, vous devez savoir qu'il vient d'être élu avec la plus forte majorité de toute l'histoire de l'Italie moderne!
RC : Je ne sais trop comment expliquer cela mais, je rentre à peine d'un séjour de deux semaines en Italie et j'ai cette impression que cette fois, au cours de ce mandat, Berlusconi fera beaucoup mieux; comme s'il prenait tout cela plus au sérieux; comme s'il avait envie de saisir l'opportunité de laisser quelque chose de solide et durable…
LC : Je ne sais pas, mis ce que je puis vous dire c'est que cette fois, il doit se passer quelque chose, absolument, car les Italiens sont à bout; et aussi au bout de leurs moyens. Comment il va s'y prendre, on s'en fout, mais quelque chose doit arriver. Ce dont les Italiens sont pleinement conscients, aujourd'hui, c'est que tous les Italiens qui émigrent, où qu'ils aillent, en Amérique, en Australie, en Asie, et quoi qu'ils fassent comme métier, ils réussissent très bien. Alors pourquoi ne parvient-on pas au même succès chez nous? Toute cette bureaucratie italienne nous tue. Il faut que ça change. En Italie, si vous voulez démarrer quelque chose, il vous faut 40 documents différents! Les inspecteurs de la répression des fraudes, on les a sur le dos toute l'année, dans le monde du vin : pas ceci, pas cela…
RC : Et le scandale des Brunello di Montalcino?
LC : Moi je dis « Bravo!» Les gens doivent pouvoir avoir confiance en nous; l'Italien, il veut que ces choses-là soient connues! En France - peut-être sont-ils plus intelligents que nous – ces choses, elles sont tues...
RC : Et en course automobile, ça va bien?
LC : Oui, ça va très très bien! Ah c'est bien évident qu'il n'est pas facile de courir sur un pied d'égalité avec des équipes comme Ferrari, McLaren, etc. Ces gens-là ont des moyens extraordinaires; et depuis si longtemps! Et ils ont la bonne attitude. La course automobile, c'est ça, c'est une question d'attitude. C'est une façon de vivre : on est jamais content! Il faut être obsédé par la poursuite du mieux, en tout. Ça peut sembler insignifiant, un petit quatre dixième de seconde de mieux, mais à la fin d'une course, ça équivaut à de longues secondes qui vous assurent d'une victoire… Et chez Ferrari, même s'il n'est plus là, Jean Todt a laissé un formidable héritage à cette équipe; le mec n'a jamais été facile, soit, mais il était comme nul autre. Une sorte de génie…
RC : Et Ferrari, c'est encore une équipe italienne?
LC : Oui, tout à fait! Écoutez, être une équipe italienne, aujourd'hui, ce n'est plus comme dans l'temps. Aujourd'hui, pour gagner, il vous faut les meilleurs et d'où qu'ils soient. Dans le moment, le meilleur motoriste, il est Français et le meilleur ingénieur en aérodynamisme, eh bien il est Grec! N'est-ce pas que cela surprend… Il faut les trouver ces gens-là et se les allier.
RC : Et Jarno, ça va? Il a quel âge, d'ailleurs, maintenant?
LC : Jarno a 34 ans, je ne sais pas jusqu'à quel âge il pilotera en F1, mais s'il y a une chose que je puis vous affirmer, c'est qu'il est intact! Je veux dire qu'il n'a absolument rien perdu de sa fougue. Il a encore le feu sacré comme au premier jour!
RC : Et, entrevoyez-vous de nouvelles épreuves au calendrier de F1, dans l'avenir? Les États-Unis, c'est bien fini et enterré, j'imagine? Ou si jamais ça repartait là-bas, ce serait sûrement sur la Côte Ouest , non?
LC : Eh bien figurez-vous que non : Anton Hulman George (Tony George, le boss d' Indianapolis) et Bernard Charles Ecclestone (dit Bernie) se sont reparlé et il se pourrait bien que… Mais là où ça pourrait changer, c'est en Australie : les auditoires et les assistances, là bas, sont minables, les heures de diffusion sont épouvantables (la nuit, pour nous) et comme le contrat se termine l'an prochain, si ils refusent d'éclairer le circuit pour que l'épreuve se fasse la nuit comme Bernie l'a demandé, il se pourrait bien qu'ils perdent leur GP. De toute façon, ce ne sont pas les candidats de remplacement qui manquent, et pour plusieurs d'entre eux, les moyens financiers semblent sans limite…
RC : Mais revenons au vin : vous nous avez annoncé qu'à compter de l'automne prochain, ici au Québec, on trouverait au répertoire « général » de la SAQ, (rien de moins…) un Barolo de Jarno Trulli et à moins de 35$. Avez-vous acheté un vignoble à Barolo.
LC : Acheter un vignoble à Barolo aurait été une folie. Dans le moment, certaines personnes (tel les Russes…) sont près, juste pour s'en servir comme faire valoir, de payer des sommes folles pour des vignes à Barolo.
RC : Du genre… un million d'euros l'hectare?
LC : Exactement! Et à un million d'euros l'hectare, vous n'atteindrez jamais le seuil de rentabilité : impossible! Pourtant, il y a des Russes et des Japonais qui se paient cette folie… Je vous raconte une anecdote : des amis à moi, très riches, possèdent une villa sur la mer, en Sardaigne, et, chose interdite aujourd'hui, ils ont leur propre jetée privée où ils encrent leur bateau. Un jour, un monsieur sonne à la porte et leur offre 5 millions d'euros pour cette maison qui en vaut trois. Mon ami répond que la maison n'est pas à vendre, et il ferme la porte. La semaine suivante, le monsieur revient et offre 10 millions d'euros, que mon ami refuse sans discuter une seconde car de l'argent, il n'en manque pas… Passe une autre semaine et le monsieur revient et déclare que l'acheteur est Russe et qu'il offre 15 millions d'euros, cash. Mon ami a dit alors, (…si ce monsieur est aussi stupide) « C'est bon, la maison est à lui! » Voyez-vous, en Suisse, ils sont brillants et ils ont légiféré : ces outrances sont maintenant interdites par la loi. Nous , à Barolo, nous avons conclu des ententes avec trois petits producteurs qui resteront propriétaires de leurs vignes, tandis que nous contrôlerons le travail à la vigne et dans le chai; et tous y trouveront leur compte. Nous entendons produire un Barolo de facture, disons, traditionnelle.
RC : L'entreprise viticole progresse à vitesse grand V, cela doit exiger que vous y investissiez de plus en plus de temps, non?
LC : Tout à fait! Et Jarno et moi (tous les deux, nos grands-pères étaient vignerons) on adore ça! Voyez-vous, lui et moi, depuis des années, on consacre tout notre temps, notre génie et nos énergies à essayer de retrancher des secondes. Dans le vin, c'est l'inverse, ça demande du temps et celui-ci est aussi votre meilleur allié. Ça nous change tellement… et on adore ça!
RC : Eh bien, à tous les deux, du fond du cœur, nous ne vous souhaitons que le meilleur pour la suite des choses…
Juin 2008
Raymond Chalifoux
Tous droits réservés © |
|